150 ans d’art funéraire chez Gaudier-Rembaux

Monuments funéraires, Société granitière du Nord Gaudier-Rembaux
La couverture du catalogue 1925

On retrouve le nom Gaudier-Rembaux sur énormément de monuments, funéraires pour la plupart, à Ecaussinnes, dans le Nord de la France, au Père-Lachaise à Paris et ailleurs. Et pour cause, le marbrier écaussinnois connaît une renommée internationale depuis le XIXe siècle. Catalogue issu à l’occasion de l’exposition des Arts Décoratifs en 1925 (où la société granitière du Nord Gaudier Rembaux d’Aulnoye décroche le Grand Prix), ce document présente un vaste et curieux éventail de monuments funéraires.

Monuments funéraires, Société granitière du Nord Gaudier-Rembaux
Vue générale du siège d’Ecaussinnes au début du XXe siècle

Maison fondée en 1870 par Émile Rembaux-Slotte à Ecaussinnes, elle fait l’objet d’un article intéressant dans « Le Panthéon de l’Industrie » (1893). L’auteur du texte sur les ateliers de sculpture pour monuments et chapelles funéraires à Ecaussines et Aulnoye, lance de prime abord une escarmouche contre l’état français qui vient d’imposer des tarifs de droit d’entrée. Ce qui prive les Français de certains produits étrangers. Le journaliste en est d’autant plus reconnaissant à Émile Rembaux qui a installé à Aulnoye, une importante usine raccordée au chemin de fer : (…) « près de cent ouvriers d’élite et de très habiles artistes tirent le meilleur parti possible de tous les genres de pierres, notamment des beaux granits d’Ecaussines et de Soignies, pour les maintenir à notre service. »

« Un monument funéraire c’est un hommage de reconnaissance ou d’affectueux souvenirs à l’être aimé que l’on a perdu. »

Monuments funéraires, Société granitière du Nord Gaudier-Rembaux
Seule la silhouette évoque le chagrin

Les monuments funéraires exhibés dans cet inventaire ont, pour beaucoup, des lignes typiquement Art déco. La mode, les mouvements artistiques sont aussi révélateurs d’une époque dans un cimetière. Les formes sont géométriques, sobres, simples. On est à mille lieues des pierres tombales chargées d’ornements. Même le profil des statues  est épuré. Certaines sont stylisées et seule l’attitude évoque le chagrin. Un monument dépouillé, d’une pureté classique a d’ailleurs remporté le premier prix au concours de la S.C.A.B. (Société Centrale d’Architecture de Belgique), en 1924.

En dernière page, le slogan de la société est à l’image de la ligne architecturale de l’époque, d’une sobriété redoutable. « Un monument funéraire c’est un hommage de reconnaissance ou d’affectueux souvenirs à l’être aimé que l’on a perdu. » On y voit une superbe photo des établissements d’Ecaussinnes-Carrières. La qualité des matériaux utilisés et le talent des travailleurs spécialisés valent quelques formules très commerciales qui font sourire aujourd’hui : « Nous mettons gratuitement à votre disposition  les conseils d’une expérience pratique, vieille de plus d’un demi-siècle dans la spécialité du monument funéraire. Vous avez intérêt à nous consulter pour éviter des désillusions. »

150 ouvriers à la fin du XIXe siècle

Pub Gaudier Rembaux (Le courrier de Bruxelles 16-05-14)
Publicité parue dans « Le courrier de Bruxelles » du 16 mai 1914

Fin du XIXe siècle, la réputation de la maison Rembaux-Slotte n’est plus à faire. On lui doit la fontaine Anspach à Bruxelles, le piédestal du monument Warocquez à Morlanwelz, etc. Ces ateliers ont, tout comme les carrières, assuré l’essor d’Ecaussinnes. « Les cent cinquante ouvriers et artistes qu’il [NDLR Émile Rembaux] dans ses deux établissements d’Ecaussines et d’Aulnoye réalisent une extrême élégance dans tous les genres de caveaux de familles, de tombes, de sarcophages, de pyramides, de mausolées, de statues, de bustes, de médaillons, etc., etc. qu’on les charge d’exécuter d’après les beaux dessins qu’on leur fournit, et se livrent aussi à toutes les réparations de monuments funéraires avec le même succès. »

Dans « Ecaussinnes – Des tombes et des personnages remarquables », Jacques Pochart précise que le monumentiste avait encore réalisé le monument funéraire de la famille Harveng, et à Ecaussinnes-Lalaing, celui du dernier seigneur d’Ecaussinnes, le Comte Charles Albert Louis Alexandre van der Burch. Sa pierre tombale est naturellement l’un des plus élégants monuments du cimetière d’Ecaussinnes d’Enghien.

Sépulture de la famille Emile Rembaux au cimetière d’Ecaussinnes d’Enghien

Les bulles écaussinnoises du dessinateur J-C Servais

L'appel de Madame la Baronne (Copier)
Une oeuvre signée par le Gaumais Servais pour le dessin et l’Ecaussinnois Beaucarne pour les textes, signée chez Casterman en 1989

En 1989, Jean-Claude Servais signe la bande dessinée « L’Appel de Madame la Baronne », avec son ami Julos Beaucarne qui s’associe au scénario. Servais a été élevé dans la luxuriante nature gaumaise ; Beaucarne a passé son enfance aux Ecaussinnes, son père était vendeur de machines agricoles. Julos invente des engins fantastiques et écoute l’herbe pousser. J-C Servais a vingt ans en moins que le troubadour des Ecaussinnes, et se souvient avec tendresse de son enfance chez sa grand-mère en pleine nature.

Servais et Beaucarne partagent un goût prononcé et indispensable pour la poésie et l’environnement. Le métissage de leurs talents donne lieu à une BD vraiment pas comme les autres, centrée sur l’univers déjanté de Julos, à la lisière entre l’onirisme et le surréalisme. Le trait de Servais est élégant, précis et filamenteux. Et pourtant, tout en rondeurs affriolantes. lorsqu’une silhouette féminine se profile. L’histoire n’a ni queue ni tête mais on nage en plein rêve et on est capturé dans une œuvre déroutante, presque lyrique qui se laisse caresser du regard plus qu’elle ne captive.

L’Appel de Madame la Baronne, Servais et Beaucarne (Casterman)

Le goûter matrimonial en phylactères

01 (Copier)
Couverture d’ « Accordailles »

Ce n’était pas la première fois que le dessinateur gaumais s’intéressait à Ecaussinnes puisqu’en 1985, il signe avec Gérard Dewamme, « Accordailles » dans le cycle « Les Saisons de la Vie » aux éditions du Lombard. Jean-Claude Servais brosse, à travers un couple, Toinette et Bastien, un tableau bucolique des coutumes wallonnes galantes de jadis. Dans cet album épuisé aujourd’hui, c’est bien à Ecaussinnes que Servais fait allusion sans toutefois jamais nommer le village.

Au fil de la lecture, on retrouve cependant plusieurs allusions qui ne laissent aucun doute. On y parle d’ailleurs clairement du « goûter matrimonial organisé par ces demoiselles laissées pour compte ». Le texte cite ensuite des lieux mythiques de la localité : « Les agapes se déroulent dans un cadre champêtre qui, avec ses Ponts aux Soupirs, ses Roches aux Belles Dames, ses douces arcades, rappelle étrangement la Carte de Tendre… »  Les illustrations du Gaumais sont sans équivoque. On peut voir un groupe de demoiselles exhiber une banderole avec des mots très familiers : « Bienvenue aux célibataires ! Ce n’est pas en suçant votre pouce que vous trouverez une épouse ! »

Extrait d’ « Accordailles », Le Lombard (1985)

1929 : le goûter des années folles

Image par Gordon Johnson de Pixabay
Illustration de Gordon Johnson (Pixabay)

En 1929, la femme est sur le chemin de l’émancipation. Bien entendu, elle en est encore très loin mais ce sont les prémices. La mode est garçonne dans ces années folles. La coupe de cheveux des dames est courte, au ras des oreilles et la mèche bouclée retombe sur l’œil. La robe est droite, tubulaire et le chapeau cloche est très tendance. Le goûter matrimonial de 1929 ne fait pas exception. Les journaux en parlent en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Hollande et au-delà. On nous envie.

Femmes seules 4 juillet 1928 Lucienne Bouyère
Extrait de « Femmes seules : leur avenir » du 4 juillet 1928, une revue de luxe épaulant les femmes seules dans la quête d’un mari

C’est Lucienne Bouyère qui préside aux destinées de la manifestation. Elle a déjà exercé la fonction, l’année précédente. L’« Excelsior » du 26 mai, un journal parisien publie une photo légendée à sa une. « Une coutume très curieuse se déroule chaque dans la petite cité pittoresque. » (…) « Des relations se nouent et des mariages s’ensuivent. »

« Les festivités étaient particulièrement animées, cette année », précise « De Graafschap » du 24 mai. « Les filles du petit village d’Ecaussines prennent l’initiative du mariage », lit-on dans « Het Volk » du 24 mai qui publie aussi la photo d’agence qu’on retrouve dans la plupart des journaux (également dans « Voorwaarts » du même jour). « La Liberté » du 11 mai consacre sa une au goûter (la photo a été tellement retouchée qu’elle en devient terrifiante) ainsi qu’un compte-rendu détaillé des festivités. « Et, quand le train s’ébranle, emportant les célibataires, dont plus d’un a le visage grave et les yeux mouillés, à cette minute de la séparation, les plus doux serments ont été parfois échangés dans un baiser. »

L’illustration à la une de « La Liberté » du 11 mai 1929…

« Où les jeunes filles surpassent en nombre les jeunes hommes. Pour 8 femmes, il y a 5 hommes », ainsi était introduit l’article de l’« Indianapolis Times » du 21 mai, article qui débute sur des envolées lyriques. « Des soupirs et le son de doux baisers se mélangeaient avec la brise de mai qui soufflait sur Ecaussines, lundi soir, lorsque les demoiselles désespérées et les célibataires las de liberté se rencontrèrent, s’embrassèrent et jugèrent de se marier. » (…) « Le taux de participation a été stupéfiant, et chaque célibataire, du paysan le plus timide au travailleur citadin plus élégant, était accueilli avec une poignée de main chaleureuse par la présidente de l’Association matrimoniale d’Ecaussines et immédiatement conduit vers la foule de jeunes hommes empourprés quand ils ont vu les foules qui ont répondu à leur appel. Chacune a salué les célibataires d’un baiser. »

« la quête d’un mari devenue payante »

« The Wolf Point Herald » (Montana) du 28 juin écrit que « la quête de mari est devenue payante dans cette petite ville où le goûter matrimonial prospère. Les jeunes filles membres sont maintenant dans le supplice de la préparation de la fête annuelle à laquelle elles invitent tous les célibataires éligibles de la ville et tous ceux des régions étrangères qu’ils peuvent trouver. Après avoir bu une tasse de café et mangé des gâteaux cuits par de tendres mains habiles, les messieurs invités sont invités à participer à la danse, au spectacle musical et même à marcher jusqu’aux ruines d’un ancien château, en compagnie de celles ou ceux qu’ils auront élus pendant la fête. »

Quand le Québec tombe en amour avec Ecaussinnes

La Presse 25 mai 1929 sketch
Illustration de l’article de « La Presse » du 25 mai 1929 : les Ecaussinettes vues sous la lorgnette québecoise ?

On lit le magazine montréalais, « La Presse » du 25 mai 1929, avec l’accent de là-bas. On y parle non du goûter mais de la « convention matrimoniale ». Les tournures de phrases et les expressions savoureuses sont parfumées aux notes d’érable. Truffé de références québecoises, l’article se présente comme un dialogue entre Catherine et Baptiste qui échangent des propos nébuleux, d’autant qu’ils datent et qu’ils ont une tonalité « joual » (parler des Canadiens francophones). C’est irrésistible.

« plus de ruine-babines à Ecaussines »

Extraits choisis : « C’est imprimé dans le journal, Catherine. Ecaussines est un village du Hainaut, en Belgique. Paraît, à ce qu’ont remarqué ces demoiselles, après de savantes observations, que les réunions de famille avec accompagnement d’accordéon et de ruine-babines, sont en train de disparaître de la paroisse sous la poussée des p’tites vues et du « one hand driving » comme on dit en flamand. » « One hand driving », c’est littéralement conduire avec une seule main mais je ne crois pas que c’est du flamand. Les petites vues, dans la langue québecoise, font référence au cinéma et le ruine-babines, c’est une guimbarde ou un harmonica. Ceci dit, ça ne rend pas la phrase plus compréhensible.

« D’après ce que je vois, Catherine, ce qu’il faudrait dans la paroisse d’Ecaussines, c’est trois ou quatre paroissiens dans les numéros du défunt Salomon ou du non moins défunt Henri VIII d’Angleterre. Salomon, c’est un paroissien qui n’avait pas peur de ça une marche nuptiale ; vieux pétard de Sorel ! » Il est exact que Salomon était réputé pour avoir eu 700 femmes et 300 concubines. L’interjection vaut son pesant de cacahuètes : un pétard désigne au Québec une belle femme ou un bel homme. « J’espère que les célibataires de la paroisse vont saisir l’aubaine par les cheveux », conclut le rédacteur de l’article, un certain… LADEBAUCHE.

« pour le plus grand bien de la repopulation »

« L’Autorité », un journal de Montréal daté du 3 novembre 1929 a publié quelques lignes en bas de page sous le titre « Foire aux maris en Belgique ». « Depuis 1902, les demoiselles d’Ecaussinnes-Lallaing, un petit bourg du Hainaut, connu seulement jusque-là pour ses carrières de granit bleu, de pavés et de pierre à chaux, invitent vers la fin de mai, tous les célibataires du voisinage… et d’ailleurs, à un goûter matrimonial. »

Quotidien parisien, « Le Petit Journal » réserve un entrefilet dans ses pages du 12 mai 1929. La coutume est charmante selon les Parisiens qui la verraient bien introduite dans les villes et les villages de France. « Pourquoi, dans les petites villes de France, nos jeunes filles à marier ne prendraient-elles pas exemple sur les demoiselles d’Ecaussines ? Leur idée, en somme, est pratique, charmante, honnête. Et nous avons tant besoin chez nous de multiplier les mariages heureux pour le plus grand bien de la repopulation. »

De faux célibataires goûtent au goûter

Image : Please Don’t sell My Artwork AS IS de Pixabay

Les Hollandais du « Telegraaf » et « De Courant » des 22 et 24 mai 1929 consacrent les trois quarts d’une page au goûter matrimonial. Sous le titre « une bourse matrimoniale à Ecaussines, les dames prennent l’initiative », le correspondant néerlandais à Bruxelles voit Ecaussines comme « une terre de promesses, de filles à marier qui sans honte organise chaque année une foire du mariage ».

Le rédacteur de l’article parle d’un ami qui lui a donné son invitation « qui n’est heureusement pas tombée entre les mains de sa femme ». Les deux amis, faux célibataires, décident de vivre l’expérience écaussinoise. Avec beaucoup d’humour : « En vain, j’exhorte mon ami presque chauve de ne pas ôter son chapeau lorsqu’il demande des renseignements auprès de deux demoiselles. »

« Ne jouez pas avec le coeur »

Les deux hommes jouent le jeu, s’inscrivent comme candidats au mariage et achètent la tasse, sésame indispensable des prétendants au mariage. La tasse autour du cou, les compères foulent les rues riantes d’Ecaussines et tombent nez à nez avec la banderole qui dit : « Ne jouez pas avec le coeur »« Nous sommes plus enclins à écouter le conseil du prochain calicot : il ne faut pas courir deux lièvres à la fois. » Les complices se laissent tirer le portrait avant de se diriger vers l’administration communale. « Au beau milieu des papiers administratifs, dix jeunes beautés aux vingt yeux brillants paraissent vaillantes mais raides, non pas à cause de leurs robes de soie vertes mais par timidité : ce sont les présidente et demoiselles d’honneur. »

Près de 1400 tasses ont été vendues et il est question d’en écouler 2000. Les Hollandais sont un peu embarrassés : ils ont entendu dire que de nombreuses femmes mariées sont venues avec leur mari. C’est en dansant un fox-trot endiablé que le journaliste batave se rapproche d’une des demoiselles d’honneur. Peu après, il la retrouve dans le village, auprès de son amoureux, un tailleur de pierre costaud ! Le goûter rassemble filles et garçons avant que les couples désormais formés reviennent vers la maison communale. Chacun a trouvé son ou sa partenaire. « Notre train est rempli d’Ecaussinettes avec leurs fiancés de Bruxelles et nos têtes sont farcies d’images tendres. Mais nous nous rapprochons de notre maison… »

Enfin, dans « Le Journal amusant » du 6 janvier 1929, quelques lignes sont consacrées à l’annonce du goûter matrimonial. « Hé ! Hé ! On ne s’embête pas dans ce pays-là ! Trou des fées, tunnel des amoureux… Que ne sommes-nous citoyens d’Ecaussines ! » En effet : hé, hé…

L’empire des Carrières du Levant en 1910

Marcello Berti m’a aimablement transmis une copie d’un intéressant document daté de 1910. Il s’agit d’un livret intitulé « La Société Anonyme des Carrières du Levant des Ecaussines. Son gisement de petit granit et ses installations ». On le doit à la plume d’Ernest Denys, ingénieur et administrateur-délégué de la société. C’est un fascicule à visée publicitaire mais aussi une brochure qui fournit une foule de détails techniques sur l’or bleu du pays.

Du temps de sa splendeur, l’exploitation fournissait sa matière première à de prestigieux bâtiments en Belgique, en Hollande et en France. Les carrières peuvent se targuer d’avoir approvisionné en pierres la Banque d’Amsterdam, le château Mabille à Mariemont et celui de Belœil, la Cathédrale de Saint-Aubain à Namur, la gare d’Esschen (Essen), les abattoirs et marchés d’Anderlecht, le Palais de Justice de La Louvière (actuel MILL / musée Ianchelevici), une partie du canal de Charleroi à Bruxelles,… La liste est longue.

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Le Spartiate dans le parc communal

À Ecaussinnes, il nous reste aussi un monument célèbre issu des Carrières du Levant. L’Hoplite (ou Spartiate) est une œuvre inachevée créée par le caporal Fritz Rasselberg, professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin. C’est un butin de la guerre 14-18 qui a été sauvé par le peintre Henry Lejeune. Il trône désormais dans le petit parc communal, tout près de l’administration communale.

Le Levant né en 1896

Carrières du Levant (PHoB)

Les Carrières du Levant ont été fondées en septembre 1896. La société a l’intention d’exploiter les gisements de petit granit situés sur les propriétés du marquis de Lameth. Ces gisements sont extrêmement riches : le prestigieux organe de l’industrie de la construction en Belgique, « La Chronique des Travaux publics » avait décrété, dans son numéro du 26 juin 1898, l’irréprochabilité de la pierre des Carrières du Levant. « Elle jouit de toutes les propriétés qui ont valu au petit granit d’Ecaussines, sa grande et légitimé réputation comme matériau de construction de premier ordre. »

Les carrières sont réparties en trois sièges : le Levant, Payelles et le nouveau siège, sur une superficie de 60 hectares, soit 2 kilomètres de longueur et 300 mètres de largeur. À l’instar des exploitations voisines (Soignies, Feluy, Maffles), le Levant possède des bancs de pierre d’une qualité exceptionnelle.

La première couche est composée de bancs qu’on appelle communément des « râches » et celles-ci sont essentiellement utilisées pour la fabrication de chaux ou s’emploient comme moëllons pour l’empierrement des chemins, par exemple. La qualité est moindre, raison pour laquelle on l’exploite pour des travaux moins importants. Le deuxième niveau offre, quant à lui, d’excellents matériaux pour les bâtiments, les travaux d’art et les monuments funéraires. La troisième couche est celle qui contient les bancs de premier choix qui servira aux édifices de luxe. Les blocs sont superbes et presque dépourvus de veines noires. À l’époque, on est pour ainsi dire en territoire inconnu au niveau quatre, puisque ces profondeurs ont rarement été atteintes dans les carrières d’Ecaussinnes. À 65 mètres de profondeur, les Carrières du Levant venaient, au début du XXe siècle, de mettre à nu un banc de plus de 9 mètres d’épaisseur dont la pierre semble moins rugueuse et exempte de veine noire.

En 1910, on croyait que le gisement serait toujours exploité aujourd’hui !

Ernest Denys estime que 3 millions de m³ de pierre bleue sont encore disponibles sur le domaine de la société : « ce qui assurerait l’exploitation pendant un siècle, à raison même de 30.000 m³ par an. » L’avenir ne lui donnera hélas pas raison. Le site des carrières de Scoufflény a arrêté ses activités en 1984. La pierre d’Ecaussinnes est réputée pour son grain incomparable et sa teinte unie, elle est sans tache et d’un travail facile. Et pour cause, c’est l’un des meilleurs granits belges.

« … une infinité de débris fossiles cristallisés… »

Qu’est-ce qui fait son succès ? Sa teinte d’abord : elle est d’un bleu clair. « La texture est à la fois compacte et cristalline. (…) Elle est composée d’une infinité de débris fossiles cristallisés unis par un ciment naturel. Ce sont ces débris cristallisés qui donnent ces petites facettes brillantes qui scintillent sur le fond amorphe de la pierre et par analogie avec le même effet des véritables granits, lui ont valu son nom de petit granit. » C’est un produit de qualité supérieure, qui peut d’ailleurs résister à des pressions de 800 kilos par cm², selon les épreuves réalisées par le service des essais de l’Etat belge à Malines. La pierre bleue du Levant a, de plus, un énorme avantage, c’est qu’elle est non poreuse et n’absorbe donc pas l’eau, même après avoir été plongée plusieurs jours sous l’eau.

À la pointe de la technologie de l’époque

L’un des éléments parmi les plus impressionnants du Levant, c’est assurément le pont roulant d’extraction (des blocs ou des déchets) long de 107 mètres. Il peut remonter des blocs de pierre de 60 tonnes et plonger ses griffes jusqu’à 75 mètres de profondeur.

Autre particularité du Levant : le sciage des pierres est effectué par trois groupes d’armures (destinés à scier simultanément plusieurs tranches dans un bloc, ces engins sont formés de colonnes fixes supportant un cadre mobile muni de lames de sciage). Les armures du Levant sont à alimentation automatique d’eau et de sable. C’est une technologie de pointe à l’époque. « Le sable était autrefois et encore parfois dans les anciennes scieries jeté à la main ou distribué par des chaînes ou des pompes à usure rapide et de faible rendement. La Société du Levant a été la première à remplacer ces systèmes coûteux par des appareils économiques. »

En chiffres, le Levant, ce sont 27.000 m³ de pierres extraites, jusqu’à 650 ouvriers, 10.000 m³ vendus en Belgique, en Hollande, en France et en Allemagne, 400.000 pavés qui sont sortis de l’exploitation, en 1908. « L’ouvrier d’Ecaussines met au service de la Société du Levant de rares qualités de force et d’endurance. Il est aussi d’une grande habileté professionnelle dont on retrouve l’empreinte dans le fini du travail fourni. »

Le fascicule est garni de 19 illustrations qu’on peut découvrir dans le diaporama ci-dessous.

C’était un dimanche, la cloche sonnait

J’ai retrouvé des négatifs de 1984 d’une fête de Pâques organisée sur la Place des Comtes, le dimanche 22 avril. Sous le patronage de Radio Ecco Sun (glorieuse époque des radios libres), du château fort, des commerçants locaux et de La Nouvelle Gazette, une cloche de Pâques a déversé 81 kilos de friandises sur l’asphalte de la Place. Tractée par un câble qui reliait la fenêtre du grenier du château fort au local de Radio Ecco Sun qui était situé à l’étage de l’hostellerie Le Vilvorde (actuellement Evanescence du Temps), la cloche est descendue jusqu’au centre de la place pour se délester de ses sucreries au plus grand plaisir des enfants.

Accrochée à la fenêtre du grenier du château fort (Nadine Lebrun)
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Les plus anciens Ecaussinnois reconnaîtront la baraque à frites de Jules, à la droite de l’image. En face du château fort : l’hostellerie Le Vilvorde (café, restaurant et traiteur). À l’étage de l’établissement, Radio Ecco Sun avait installé son matériel pour émettre sur le 100 de la bande FM.

Promenades au creux du passé d'un village qui fut coquet et coquin…